GEORGE BLANC RACONTE

 

 

 

TEMOIGNAGES

 




 


LA VIE DE L’ORCHESTRE
par Georges BLANC, saxophoniste ténor.

PREMIERE PARTIE: septembre 1951, juin 1953.

Je suis entré dans l’orchestre de Jacques Hélian le 1er septembre 1951, et je dois dire que ce fut avec un très grand plaisir et aussi une grande fierté de jouer avec ces musiciens exceptionnels dirigés par un chef alliant une grande qualité humaine et, bien sûr, musicale. Je venais de terminer un contrat de 3 ans avec Fred Adison, un bon orchestre de variétés, mais bien sûr, lorsque j’écoutais ou voyais Jacques Hélian, c’était pour moi comme une sorte de rêve inaccessible. Puis un jour, c’est grâce à mon ami Pierre Brun, 1er prix de flûte du conservatoire de Paris, très bon batteur et surtout un fantaisiste désopilant qui lui aussi avait fait partie de l’orchestre Adison pendant 2 ans, que j’ai pu intégrer la «bande à Hélian » lors du départ du sax ténor Jacques Nasslet.
Dès la première répétition, malgré un certain trac, j’ai été très bien accueilli par Georges Cloud, le chef de pupitre des sax ; mais je pense aussi qu’étant le seul méridional au milieu de tous ces nordistes, parisiens et autres bretons, sans oublier les Belges Janot Morales, Louis De Haes et Lou Darley et les deux américains Ernie Royal et Billy Kent, mon accent marseillais m’a beaucoup aidé…

Une journée comme beaucoup d’autres

Je me souviens aussi de nos départs en tournée ; nous avions rendez-vous au petit matin Place de la Concorde à l’angle de la rue de Rivoli, et musiciens, fantaisistes chanteuses et chanteurs montaient dans le car conduit par Dupond, notre chauffeur attitré et apprécié qui nous conduisait aux quatre coins de la France.
A l’inverse de Fred Adison, nous prenions très rarement le train, sauf pour un très mémorable Paris-Monaco à bord du fameux train «le Mistral » où nous avons fait tout le trajet dans le wagon-salon à jouer au poker, entre nous et aussi avec J. Hélian, ce qui a été une lourde erreur car notre chef, à ce jeu, était un redoutable «client »…
Le car de l’orchestre était précédé par le camion transportant tout l’attirail : valises, bagages, partitions, instruments, pupitres, décors etc… Ce camion était conduit par Roger Dubresson, chef bagagiste, assisté de Henri Francette et Albert Meurant. Lorsque nous arrivions à destination, nous retrouvions dans nos chambres à l’hôtel nos valises ; nos instruments étaient déjà dans les loges du théâtre. Cette organisation était parfaite et, que je sache, n’a jamais été prise en défaut. Assez rarement, nous faisions une petite répétition pour mettre au point un nouveau titre ; puis c’était la grande chasse au « resto » où, bien sûr, Pierre Brun et Patoum faisaient les pitres mais faisaient aussi souffrir nos estomacs à force de rire…et puis retour au théâtre et préparatifs dans les loges : costumes, maquillage léger, un peu plus lourd pour les filles, gammes variées pour chauffer les instruments et les gorges et finalement installation derrière nos pupitres, mais seulement après avoir jeté un coup d’œil dans la salle en pinçant légèrement entre nos pouces le fameux rideau rouge. Jean Marco et les Hélianes se mettaient en place derrière les micros, et Jacques nous disait bien souvent : « Les gars, essayez de ne pas traîner mon nom dans la boue ! », ce qui avait le don de nous mettre en joie, et Patoum et Brun ne rataient pas l’occasion pour déclencher quelques lazzi ! Et puis Roger Dubresson dans les coulisses tapait les fameux 3 coups avec son non moins fameux «brigadier »… Alors, nous attaquions plein tube notre indicatif «fleur de Paris », le rideau s’ouvrait et, malgré la pénombre dans laquelle la salle était plongée, nous apercevions notre public.
Il faut dire qu’à l’époque, et malgré des salles toujours archi-combles, tout le monde se tenait bien pendant l’exécution de nos titres, et seulement après les dernières notes, les applaudissements et les bravos éclataient sans retenue. Quels heureux temps à coté de la pagaille actuelle dans les concerts ! Tous les soirs, notre chanteur Jean Marco faisait un triomphe, Lou Darley, Claude Evelyne, Rita Castel, Suzanne Day aussi, ainsi que, bien sûr, nos deux fantaisistes Patoum et Brun, qui s’excitaient l’un l’autre à la grande joie du public et de nous autres musiciens jusqu’à ce que Jacques intervienne pour calmer nos deux lascars. Parmi les solistes de l’orchestre, Ernie Royal faisait notre admiration et celle du public, mais André Paquinet au trombone, Gérard Lévecque à la clarinette, Christian Garros à la batterie, Janot Morales à la trompette se taillaient un beau succès. Brun et Morales avaient monté un sketch sur un match de judo vraiment très drôle. André Martin, qui avait un physique plutôt «conséquent », chantait habillé en femme avec une perruque blonde «je ris de me voir si belle… », et avec une voix aiguë, ce qui faisait rire la salle !
Coté musical, nous interprétions «la Danse du Sabre », un os technique, «Malaguena », «le Vol du Bourdon » que Pierre Brun jouait à la perfection ; Ernie Royal, jouait royalement «When your lover has gone » et «On the Stage » ; André Paquinet, d’abord seul puis rejoint par les 3 autres trombones Tallourd, De Gouy, Gaby Villain jouait «If » ou «September Song » ; le couple Brun et Hughette, dite Jeanne d’Arc à cause de sa coiffure, dansait un Be Bop de St Germain très dynamique. Il y en avait pour tous les goûts et il était difficile de terminer la soirée à cause de nombreux rappels.
Et puis retour aux vestiaires ; Dubresson et ses aides rangeaient nos costumes dans deux grandes malles ; nous laissions nos instruments sur place. Alors le plus dur restait à faire, c’est à dire affronter le public qui nous attendait à la sortie du théâtre, stylos et programmes en main pour la séance des autographes. Et pas question d’y échapper ! ! Après pas mal de contorsions et autres ruses de sioux, nous étions enfin libres de chercher une bonne brasserie encore ouverte, si possible avec un baby-foot ou, comble de chance, un billard, un vrai à trois boules, jusqu’à ce que la direction soit obligée de nous expulser gentiment mais fermement… Nous regagnions alors notre hôtel pour prendre un repos mérité ! !

La cassure

Voilà à peu près une de nos journées, faite de bons moments dans l’ensemble. Jusqu’à cette terrible nuit du 23 juin 1953 et l’accident mortel de Jean Marco et Georges Cloud et les très graves blessures de Jackie Bamboo, provoqués par un chauffard ivre à Conneré dans la Sarthe. L’orchestre a naturellement continué son parcours mais cela a été très dur pour nous tous, nous avons vécu ce drame comme une cassure. Il est venu de nouveaux chanteurs et musiciens excellents eux aussi, Jean-Louis Tristan, Pierre Gossez, Georges Grenu, Armand Molinetti à la batterie, puis plus tard Michel Cassez, le futur Gaston de Claude François et des Compagnons de la Chanson, Denise Rosia et Marcel Bianchi, mais nos deux disparus laissaient une empreinte tellement forte que nous ne pouvions vraiment pas les oublier.

Avril 2004. (à suivre)

DEUXIEME PARTIE: L'EQUIPE DE FOOT (53/54)

Chez Jacques Hélian, notre principale tâche était, évidemment, de jouer et de produire notre programme du mieux possible, à la plus grande joie de notre innombrable public. Mais après le spectacle, nous éprouvions le besoin de nous distraire pour chasser le stress et la tension que provoque inévitablement la scène. Ainsi, le baby-foot, le billard, les parties de poker pour certains nous aidaient à retrouver notre calme.
Et puis un jour, à Lens précisément, ayant sympathisé avec des joueurs du Racing Club, notamment avec Marian Wisnieski, le plus jeune international de l'Equipe de France A en 1953, nous vint l'idée de créer une équipe de foot au sein de l'orchestre, afin de maîtriser nos "tempéraments fougueux" tout en s'amusant...
Dès le lendemain, dans un magasin de sport Lensois, nous nous équipions de fond en comble, aux couleurs Lensoises bien sûr: maillots rouges, culottes noires et chaussures à crampons. Impressionnant! Il ne restait plus qu'à nous entrainer...ce que nous fimes le matin suivant, un peu endormis encore, mais au fameux stade Bollaert s'il vous plait! Notre entraineur était Jean Robin, avec Roger Dubresson, chef bagagiste et de scène, et Albert Meurand qui avait l'avantage d'avoir vraiment joué au foot dans une équipe de banlieue. Pour le reste, l'équipe des "Champions" se composait ainsi: Dans les bois, Pierre Brun; arrières: Guy Destanque, Roger Dubresson, Henry Tallourd, Maurice Thomas...que des costauds!! Au milieu, enfin si l'on peut dire, Jean-Louis Tristan, Patoum, Meurand, et à l'avant André Jourdan, Vincent Casino, Janot Morales, George Grenu, George Blanc....si possible chargés de marquer des buts...
Notre première prestation eut lieu à Ronchin, dans la banlieue de Lille, et dans cette empoignade ponctuée par les gags de Patoum et Pierre Brun et, il faut bien le dire, face à une très modeste équipe amateur, Jean-Louis Tristan et moi-même avons réussi à marquer un but chacun. Il faut dire aussi qu'au bord de la touche, les Hélianes Lou Darley, Rita Castel et Denise Rosia nous soutenaient sans ménager leurs cordes vocales. Les spectateurs, assez nombreux, devaient penser qu'ils assistaient à un bien étrange match de foot. Et c'est ainsi que, dans la bonne humeur, mais aussi avec pas mal de crampes sur la scène le soir, nous avons joué dans bon nombre de stades, notamment Lens, Ronchin, Metz, Troyes, St Etienne, Bordeaux où nous avons été bombardés Membres d'Honneur des Girondins et où jouait Roland Guillas, surnommé le Petit Kopa. Ce futur international vint assister plusieurs fois à notre spectacle et faire avec nous quelques deuxièmes mi-temps nocturnes...mais maintenant il y a prescription!! A Bruxelles, nous avons joué sur le terrain mythique d'Anderlech, contre des soi-disant barmen belges, mais nous avons remarqué dans cette équipe un certain Mermaans, qui , en fait, était le capitaine des "Diables Rouges" et qui fit bien souvent souffrir l'équipe de France. En tout cas, ce jour-là, il nous fit souffrir aussi sans forcer son talent et les "barmen" nous infligèrent un net 6 à 1. Voyant cela, Patoum fit un saut aux vestiaires et revint sur le terrain avec un sac de ballons...et chacun de courir avec un ballon aux pieds! cela se termina dans l'allégresse générale et devant un pot bien mérité. Une bonne histoire Belge en somme!!
A Niort aussi, les Chamois Niortais nous attendaient... de pied ferme. Cette équipe de jeunes, futurs professionnels, n'avaient pas l'intention de nous faire des cadeaux, et ils nous passèrent 10 buts, en ayant quand même la délicatesse de nous permettre d'en marquer 1... Et toujours dans la bonne humeur et les rires provoqués par nos deux pitres Brun et Patoum. Dans le midi aussi, à Nimes, Avignon et même à Marseille, au vieux stade de l'Haveaune, nous fimes admirer aux supporters locaux nos "talents", avec évidemment le soutien de charme de nos Hélianes. Notre chef se faisait du souci pour nos abattis, et le soir, il nous exhortait de ne pas trainer son nom dans la boue, ce qui avait le don de nous faire rire. Nous avons eu la chance de terminer la saison d'été sans trop de bobos.
Cette tournée nous a laissé à tous de très forts souvenirs et a contribué, peut-être, à faire connaître une autre facette de ce fabuleux orchestre.

GEORGE BLANC, Septembre 2006.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Patoum - J. Morales - M. Thomas - G. Grenu - G. Blanc

 

 

Robin - Jourdan - Brun - Levecque

 

Casino - Tallourd-Destanque-Dubresson
L'EQUIPE DE FOOT DE L'ORCHESTRE - AVIGNON 1954