LE TEMOIGNAGE DE MAURICE STOCKY

 

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Maurice Stocky a su capter et exprimer avec infiniment de talent et d’authenticité ce que de nombreux fans d’Hélian ont ressenti un jour ou l’autre. Il est également l'auteur d'une remarquable discographie de Jacques Hélian. On peut le joindre au 01 42 05 27 41.

UN JOUR, J'AI RENCONTRE JACQUES HELIAN

Par Maurice Stocky

Je ne viens pas d’une famille de grands musiciens, ce qui m’aurait sans doute incité à aimer la musique par tradition. Non. Mais ce dont je me souviens, c’est que chez nous, nous avions toutes sortes d’instruments : un accordéon que, très tôt, ma sœur et moi nous mimes en complet désaccord avec la musique, à grands coups de pied dans le flanc ; une clarinette que nous regardions comme une relique ; et puis, pêle-mêle, un tambour, un clairon, un harmonica, une flûte, une trompette d’harmonie et enfin le merveilleux cornet à piston, un bugle splendide, seul instrument conservé par mon père puisque les autres n’ont pu résister aux rigueurs de la guerre….Mais ce bugle, quelle joie il me donnait lorsque mon père, fermant toutes les fenêtres pour ne pas gêner les voisins, installait sur son pupitre la dernière partition du moment, ou tout simplement un arrangement de « La Dame Blanche » !
Malgré cela, mon père ne voulut jamais nous apprendre la musique. Il fallait, selon un principe bien établi, ne pas sacrifier les études : l’école d’abord, la musique ensuite. Comme l’école dura quelque temps, la musique ne vint jamais. Ainsi, en quelque sorte, c’est moi qui suis allé vers la musique et à défaut d’en faire moi-même, il a bien fallu que je m’attache à celle des autres…
C’est ainsi qu’un beau jour du mois d’octobre, fête de notre village, j’eus enfin la permission de sortir comme un grand. Les manèges battaient leur plein, à grands renforts de flonflons parmi lesquels quelques roucoulades de Tino Rossi, connues et reconnues grâce au piston de papa. Par contre, aux « casseroles », un choc que nous appellerons musical se produisit en moi. Un chœur chantait et sifflait : il était question d’accordéon entendu dans la rue. Je me souviens de m’être approché de la cabine du manège. La chanson finissait à peine et d’un geste automatique la patronne tourna le disque sur son plateau et ce fut « Le Gros Bill ». Même choc : mes oreilles bloquées sur le haut-parleur, je ne démarrais plus de mon poste. Le « fils » du manège passa devant moi avec ses tickets ; je le connaissais : nous avions le même âge, douze ans à peine. N’y tenant plus, je l’interpellai. Il vint gentiment m’offrir un ticket. Mais non, je voulais voir le disque que je venais d’entendre et qui allait se terminer. Alors, --croyez-le si vous voulez mais tant d’années après, je le confesse, j’en suis encore tout ému—il m’a regardé d’un air étonné puis, derrière la cabine, j’eus un instant dans mes mains mon premier disque de Jacques Hélian, avec sa belle étiquette grenat, son sillon luisant et qui renfermait ce que j’avais enfin trouvé : ma musique, celle que j’allais aimer à jamais. Je lui rendis rapidement ce petit bijou. Quelques secondes plus tard, on me resservait en souriant « Accordéon ». Alors, j’allai m’appuyer contre le montant opposé, seul, les oreilles dans le haut-parleur. De longs frissons me parcouraient, j’étais envoûté, j’étais heureux.
Voilà comment, un jour de fête, en octobre 1946, je venais de découvrir Jacques Hélian. Bien sûr, on avait chanté « Fleur de Paris » bien avant ; on avait même dansé « Quand allons-nous nous marier ? » à la noce de la cousine Fifie ! Mais ce petit déclic n’avait pas osé se manifester à ce moment-là.
Et puis ce fut la valse des refrains que l’orchestre sortait. Nous n’avions pas la radio, hélas, à cette époque-là ; mais quand venait l’heure des vacances, tout au long de l’année scolaire nous allions chez nos grand-parents alors régisseurs d’un domaine près de Béziers. Eux avaient un poste ; nous achetions régulièrement « La Semaine Radiophonique » où les programmes étaient très détaillés. Ainsi, jour après jour, je pouvais successivement , sur Radio-Andorre, le Poste Parisien, Radio Luxembourg ou encore sur Radio Monte-Carlo, me composer un programme avec le maximum de chansons hélianesques. Et l’on entendait « La Valse de la bonne humeur », « Le Régiment des Mandolines », « Loulou », « La Bouteille », et j’en passe et des meilleures !
C’était l’époque où nous montions en ville pour y faire nos commissions. Si ma sœur attirait grand-père dans la rue du Quatre Septembre pour avoir une glace, moi je m’arrêtais tout près de la vitrine du disquaire, où, étalée, luisait une pléiade de disques sans pochette. Etiquettes multicolores, mais les marrons et les vertes, à tous les coups, c’étaient celles de Jacques Hélian que mes yeux, le front contre la vitrine, scrutaient pour en lire le titre que je notais sur un petit carnet. Malheureusement, tous ces disques si convoités je ne pouvais pas me les offrir. Nos parents traversaient une période difficile. Pourtant, il me fallait trouver une solution : grâce à la complicité de Raymonde, notre cousine de la ville, j’ouvris une tirelire que j’alimentais avec mes sous de la solde du dimanche. Ainsi, je pus amasser mes premiers disques avec, bien sûr, quelques infidélités à Jacques Hélian ! Quand on saura que le premier fut « La Mi-Août » de notre regretté Ray Ventura, je pense que mon choix ne souffrira aucun commentaire ! Vint aussi mon premier phonographe sur lequel tournèrent encore, mais bien plus tard, « Musique en Tête » et la voix chaude de Jean Marco.
A ce moment-là vivaient aussi les grands Carnavals de Narbonne. Un train spécial nous attendait et drainait tous les jeunes de la région. Nous braillions des airs connus en frappant sur les banquettes en bois de notre wagon. Quelle ambiance ! Mais moi, je savais qu’arrivé à Narbonne, je ne dirais plus rien. Je lâchais le groupe de jeunes amis que nous formions et je me glissais péniblement le long des palissades, écrasé, emporté, mais l’œil rivé sur l’orchestre, et c’était au hasard des portes qui s’ouvraient que me parvenait sourdement un écho de ces chansons que j’adorais.

C’est durant l’été de la même année (1951 NDLR) qu’un événement se produisit. Pensez donc ! L’orchestre entier, entouré d’une joyeuse équipe de comédiens, envahissait pour quelques jours la ville et sa région pour y tourner « Musique en Tête ». On ne parlait que de Jacques Hélian et de ses musiciens qu’on devinait à quelques mouvements de foule aux quatre coins de la ville ou à Valras-Plage, la petite station toute proche leur servant de lieu de séjour. Du balcon de nos bureaux qui surplombaient l’Hôtel du Nord, nous nous amusions à donner un nom à ces visages porteurs de joie de vivre et qu’avec un peu de chance en faisant vite à la sortie, nous irions retrouver sur la scène des Variétés ou à la Tamarassière pendant quelques séquences de tournage. D’heureux moments où la musique et la bonne humeur étaient toujours au rendez-vous. C’est également vers cette époque que nous avions, quelques jeunes et moi, monté un petit bal au village. Avec un vieux tourne-disques prêté par l’électricien local et pour vingt centimes seulement, nous dansions gentiment sur quelques disques à la mode. Comme j’étais chargé de la machine, inutile de vous dire vers quels disques allait ma préférence… J’appris ainsi le mambo sur la musique de « Jambalaya » et j’arrosais l’assistance de langoureux boléros comme « Ainsi va le Destin », « Le Charme de Dolores », ou encore « Luna Rossa » et « Toujours dans les Nuages ». J’aimais la musique de Jacques Hélian, je la faisais aimer aussi puisqu’on me la redemandait. Et quand les haut-parleurs disséminés aux quatre coins du village lançaient l’annonce de notre bal du soir, le préposé –un ami et amateur du reste- s’écriait dans son micro : « Il y aura Jacques Hélian et son orchestre ; en voici un extrait … ». Il s’en suivait alors le dernier tube Hélianesque que je venais de ramener tout chaud de Béziers et que tout le village écoutait pour ma plus grande joie et ma fierté ! J’ajouterai pour la petite histoire que le morceau qui eut le plus les faveurs de notre cher crieur public fut incontestablement « Les Carabiniers de Castille » ; je n’ai jamais su pourquoi : à moins qu’il ait eu, a son tour, le fameux frisson pour cette merveilleuse chanson !
Le microsillon fit bientôt son apparition. Un collègue, à EDF où je venais d’être embauché, amateur lui aussi de l’orchestre et qui sifflotait souvent « Une Hirondelle », s’offrit un tourne-disques à trois vitesses avec les premiers 33 tours étiquette spirale. Mais lui le pouvait, moi c’était plus difficile. Je dus, pour arriver à mes fins, me séparer de mon phonographe et de presque tous mes disques 78 tours. Quel sacrifice ! Mais j’eus, à mon tour, mon électrophone et mes premiers microsillons.
L’ Algérie me guettait : elle m’aspira et, avec elle, mes loisirs s’évanouirent. Pourtant, à Birtouta où nous campions, le fils du fermier, le soir, faisait jouer quelques disques. Patiemment, je passais des heures assis sur son perron, attendant qu’il mette enfin sur son plateau « Mandolino », « Etranger au Paradis » ou « La Samba Fantastique ». Mais le cœur n’y était plus. Cependant, lors d’une permission, je retrouvai tout l’orchestre pour « J’irai revoir ma Blonde », mais ce fut bref, hélas !
Puis les années passèrent. Sortirent quelques Trianon, puis les Festival, tout cela dans une période un peu trouble de ma vie où la musique ne me faisait plus vibrer comme avant. Une certaine lassitude l’emportait sur tout. Heureusement, ma passion pour l’orchestre, elle, n’a jamais failli. J’écoutais très souvent mes quelques disques lorsqu’un jour, un ami à qui je venais de rendre un menu service me ramena un 33 tours Columbia intitulé « Jacques Hélian : Mes Premières Chansons ». J’y redécouvris « Accordéon », que je réécoutai sur le champ et c’est à nouveau le même frisson qui me gagna : je puis vous assurer qu’il ne m’a plus jamais quitté ! Alors, commença le grand branle-bas : courses aux puces, lettres aux stations radio, annonces dans les journaux, bref me voilà emporté dans le tourbillon de la recherche. Une adresse nous en fait connaître une autre et, de fil en aiguille, ma collection est née, pour ma plus grande joie et ma fierté !
Plus tard et même bien plus tard, j’ai eu le bonheur et l’immense privilège de partager avec Jacques de merveilleux moments d’intimité : il avait l’âge de mon père. Je retrouvais au travers même de sa personne ce qu’il représentait pour moi, c’est à dire cette vingtaine d’artisans-musiciens qui avaient fait vibrer toute la France et conquis le cœur d’un petit nissanais. Jacques Hélian avec son orchestre aura marqué ma vie. Je lui aurai pris sa musique pour la faire mienne. Que mon cœur remercie à jamais celui qui m’aura permis de passer ma vie « Musique en Tête ».

Maurice Stocky. Octobre 2004.

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Réalisée par Maurice Stocky

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Maurice Stocky et ses précieux disques

 

Jacques Hélian et Maurice Stocky