LE RECIT D'ACHILLE ZAVATTA

 

TEMOIGNAGES
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24 Juin 1953. L'orchestre est en tournée avec le "Super-Circus" d'Achille Zavatta.
Vers minuit, après la fin du concert d'Angers, Jean Marco décide d'aller chercher sa caravane à Paris. George
Cloud et Jackie Bamboo prennent place à bord de sa voiture. Vers 2 heures du matin, à l'entrée de Conneré près
du Mans, une camionnette conduite par un homme ivre fait une embardée et les percute de plein fouet. Marco et
Cloud sont tués sur le coup; Bamboo est grièvement blessé. C'était la nuit de la St Jean.

 

J’en reviens à cette année 1953. Jean-Jacques Vital, notoire organisateur de spectacles, vint me trouver un matin à Ivry : « J’ai la possibilité d’avoir Tino Rossi et Jacques Hélian cet été. Est-ce que ça t’intéresse ? Viendrais-tu avec ton Zoo Circus ? ». N’ayant fait aucun projet de tournée, l’idée me séduisit. « Ca marche ! » dis-je à Jean-Jacques. (…)Le Zoo Circus quitta l’usine désaffectée d’Ivry sous le nom de « Super Circus », cela pour deux raisons : d’abord parce que la mode l’exigeait, on disait « super » à tout va, et puis parce que notre spectacle était exceptionnel par son ampleur. Le plus grand qu’on ait jamais vu en France. Il était double : la première partie valait, à elle seule, les programmes que proposaient les autres cirques de l’époque. Deux heures durant, une collection de numéros classiques et célèbres se succédaient, accompagnés par un orchestre traditionnel de douze musiciens. Au terme d’un entracte de dix minutes pendant lequel un imposant podium hérissé de micros était dressé, débutait la partie variétés, animée par l’orchestre de Jacques Hélian et dont la vedette était Tino. Trente trois musiciens prenaient alors place sur le podium, en même temps que les chœurs : les Hélianes. Jacques était à l’apogée de son succès ; Quant à Tino, plus qu’un artiste, c’était un phénomène social. On ne peut guère imaginer ce qu'il déclenchait. Dès que Tino quittait la scène, l’orchestre de Jacques Hélian, augmenté de ses comiques Patoum et Pierre Brun, prenait le relais. Ce spectacle était vraiment une féérie d’abondance et de qualité.
Jacques touchait trois cent mille anciens francs par jour, Tino autant. A l’époque, c’était énorme. Avec eux deux, j’avais déjà six cent mille francs de plateau à sortir tous les jours. S’y ajoutaient les frais généraux et le paiement de tous les numéros de cirque, mais le Super-Circus prospérait. Nous connûmes, cette année-là, un exceptionnel succès ; des gens brandissaient des liasses de billets pour pouvoir entrer en surnombre, c’était délirant. (…)
Jean Marco était aussi avec nous. C’était un beau garçon, doué d’une jolie voix, chantant de belles choses, un gars formidable, un chanteur très aimé. Il passait après Tino, accompagné par Jacques Hélian. Il me dit, un matin : « Je vais loger en caravane, ce sera plus pratique pour moi, et surtout plus amusant. » Quelques jours plus tard, à Angers, il sautait de joie : « Ca y est, je l’ai ma caravane ! je l’ai payée, elle m’attend. Après le spectacle, je file la chercher avec la bagnole et demain je serai sur place, je vous attendrai. » Son enthousiasme faisait plaisir. Je le revois faisant l’inventaire de ses ustensiles de camping, pareil à un enfant qui démonte son jouet tout neuf. Un type adorable, Jean Marco ! Voulant faire partager son plaisir et inaugurer sa dernière acquisition avec des amis, il part dans la nuit avec le premier saxo de Jacques Hélian et Bamboula, le batteur. (Jackie Bamboo NDLR).
Aux environs du Mans, en haut d’une côte, leur voiture heurte de plein fouet une camionnette conduite par un homme saoul. Le lendemain matin, la gendarmerie me téléphone : « Des gens de votre cirque ont eu un accident cette nuit --- C’est grave ?--- oui, il y a trois morts. » Je saute dans ma bagnole et fonce à l’hopital. deux corps m’attendent dans une chapelle ; Bamboula s’en est tiré. J’avoue que je me suis effondré, en pleurs. La soirée du Super-Circus doit pourtant avoir lieu. Avant que ne retentissent les premiers coups de cymbale, l’animateur prend le micro : « Nous avons été frappés par un deuil cruel… » La radio, du reste, a parlé de l’accident plusieurs fois dans la journée. La première partie, la partie cirque, se déroule plus ou moins normalement ; mais lorque les musiciens de Jacques s’assoient devant leurs pupitres respectifs, ils se mettent tous à pleurer. Négligeant le public, je m’approche d’eux : « Vous voulez que l’on rembourse les gars ? --- Non . » Tino Rossi intervient : « Non, il faut jouer quand même. » Dans l’émotion générale, les musiciens finissent par jouer – mal mais le public est indulgent – et la soirée s’achève.

ACHILLE ZAVATTA, in « VIVA ZAVATTA », 1976; Publié avec l'aimable autorisation des Editions ROBERT LAFFONT

Jean Marco
Le même spectacle, quelques mois plus tôt, à l'Alhambra.